Un instant figé

La fenêtre ouverte, la radio allumée, Kima était allongée dans son lit, regardant tendrement l’homme endormi à ses côtés. Elle inspecta chaque coin et recoin de son visage, de peur d’oublier. Elle passa une main dans les cheveux blonds emmêlés du jeune homme puis posa ses pieds nus sur le parquet de la chambre et fila vers la cuisine remplir sa bouilloire d’eau. Le chaton qu’ils venaient d’adopter tournait autour de ses chevilles tandis qu’elle attrapait sa théière préférée dans le placard. Elle piocha un sachet de thé vert dans sa petite boîte à thé. Elle referma son couvercle et se mordit la lèvre. Elle adorait mettre sa collection de thé à jour. La bouilloire émit son clic habituel mais cette fois-ci, elle sursauta, trop loin dans ses pensées. Le chaton continuait de lui tourner autour, se frottant à ses chevilles en miaulant doucement. Elle comprit lorsqu’elle jeta un coup d’oeil à ses gamelles et lui rajouta un peu d’eau mais celui-ci l’ignora. Elle haussa un sourcil et lui sourit. Elle le souleva et le coinça gentiment dans ses bras et se mit à lui faire des câlins. Son ronronnement l’apaisa. Elle le reposa puis se mit en route avec son petit plateau sur lequel sa théière et sa tasse étaient posées. Boris dormait encore. Elle l’entendait respirer de cette respiration épaisse et profonde qui ne laissait aucun doute sur la qualité de son sommeil. Elle sourit. Elle le trouvait si beau, si vulnérable lorsqu’il dormait. Elle reprit sa place et posa le plateau sur sa table de nuit. Le chaton, qu’ils avaient baptisé Vodka en l’honneur de leur rencontre -ils avaient bu une bouteille de Vodka à eux deux-, se précipita vers la fenêtre ouverte et mit le nez dehors. Il semblait hésiter et Kima s’en amusa. Il faisait encore doux en cette fin d’été. Elle adorait l’été. Elle inspira profondément, s’imprégnant de l’odeur, de l’atmosphère. Ils avaient dormi la fenêtre ouverte, écoutant le tintement du carillon en bambou que Boris avait fabriqué quelques mois auparavant. Doucement secoué par le vent qui se levait, il produisait un son apaisant qui la relaxait. Kima poussa un profond soupir et regretta de ne pas avoir assez profité de cette plénitude, écoutant le vent secouer les feuilles des arbres avec une légèreté et une douceur sans fin. Elle ne quittait pas des yeux les arbres qu’elle voyait par la fenêtre de la chambre. Ils étaient entourés de calme, de la nature. Un vrai petit chalet entouré d’un bois sans personne à des kilomètres à la ronde. Elle écoutait les oiseaux piailler. L’un d’entre eux émit une sorte de plainte qui la perturba. Elle ne put s’empêcher de repenser la conversation d’hier après-midi. Son ventre se noua. Elle secoua la tête, refoulant ce mauvais souvenir. Elle avait toute une liste de choses à faire maintenant.images (22)
Vodka avait renoncé à sortir et se tint au pied du lit. Il la fixa d’un regard pénétrant. Comme s’il lisait en elle. Il bondit en avant et prit son temps pour se caler sur ses jambes, lui faisant face. Il lui était maintenant impossible d’éviter son regard. Tout se bouscula en elle. Tous ses souvenirs avec Boris. Tous les obstacles qu’elle avait surmontés. Une phrase tournait en boucle dans sa tête et lui donna les larmes aux yeux : « tout ça pour ça ? Mais quel gâchis ». Elle tamponna doucement ses yeux du bout de ses doigts et se reprit. Boris grogna, se tourna et l’attira vers lui. Elle se sentait si petite dans ses bras, si… protégée. « Alors pourquoi…? ». Arg, inutile de terminer cette phrase. Elle ne ressentait que du désespoir et voulait à tout prix éviter de le lui communiquer. Mais en même temps, maintenant qu’ils étaient fiancés, ne devaient-ils pas former une équipe et donc ne rien se cacher ? « Pourquoi faire ? » Pour être plus forts face à l’adversité… « ça ne change rien, inutile de le faire souffrir ». Elle ne pouvait s’empêcher de sentir ce poison grandir en elle et se demanda ce qu’elle avait fait de travers pour l’avoir autant nourri, autant arrosé. Comme une plante. Elle retint à nouveaux ses larmes ce qui lui valu un picotement aigue au niveau du nez, comme lorsqu’un éternuement ne veut pas se faire. Ça fait presque mal. Elle sentait la respiration chaude de Boris au creux de son cou. Celui-ci, sans ouvrir les yeux, lui demanda si elle avait bien dormi. Il le lui demandait chaque matin. C’est même les premiers sons qui sortaient de sa bouche. Elle adorait son côté homme des bois sensible. Toujours aux petits soins avec elle. C’est pourquoi il lui était encore plus difficile de lui annoncer quelque chose d’aussi terrible. Elle y pensait depuis des semaines, ouvrait la bouche, puis la refermait. Ne sachant comment lui en parler. Mais depuis hier, depuis que son médecin lui avait annoncé la chose, lorsque c’est devenu concret, elle avait perdu ses repères. Un labyrinthe. Et elle ne savait plus comment en sortir. Tout se bousculait sans arrêt, lui donnant le tournis. En sortant de chez sa gynécologue tel un zombie, elle avait marché jusqu’à sa voiture, perdue quelque part dans les pensées les plus sombres de son existence. Elle s’était assise derrière le volant, avait fermé la portière avant de traverser la ville, à demi-consciente. Elle emprunta la grande route qui menait à l’extérieur de la ville et prit un petit chemin qu’elle connaissait depuis sa plus tendre enfance. Elle se gara sur un bout d’herbe et sorti pour marcher jusqu’à la vieille cabane qu’ils avaient crée jadis avec son père. Cela faisait des années qu’elle n’y était pas venue. Depuis le décès de son père cinq ans plus tôt. Il n’en restait pas grand-chose de cette cabane. C’était une ruine à présent. Quelques planches de bois ici et là. Mieux valait ne pas se risquer à grimper. Elle toucha de sa main le tronc de l’arbre et un flot de larmes se déversa sans qu’elle ne puisse l’arrêter et éclata en sanglot. S’agenouillant, elle ne put retenir le cri qui sortit de sa bouche. Un cri de douleur, de rage, de désespoir. Tremblant de tout son corps, elle essaya de reprendre sa respiration tant bien que mal. Pourquoi ? C’était le seul mot qui lui venait en tête. Pourquoi ? Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ? Elle réfléchit. Ce serait tellement plus simple de tout arrêter maintenant. D’y mettre fin. « Et Boris ? ». Elle ne pouvait décidément pas lui faire ça. Pas à lui. Pas comme ça. Il ne comprendrait pas. Elle l’aimait trop pour le voir souffrir. Elle attendit de se calmer. Cela lui prit un moment. Elle se releva, les jambes flageolantes, drainée de toute son énergie qu’elle avait mise dans ses pleurs, et regagna sa voiture. Elle prit tout son temps pour rentrer, conduisant lentement, prudemment, se faisant doubler par les quelques voitures qui empruntaient cette grande route au milieu de nulle part dans les montagnes perdues de la région. Et aujourd’hui, la douleur ne l’avait pas quitté malheureusement. Elle avait espéré que ce ne soit qu’un mauvais rêve. Un cauchemar plutôt. Dans son lit, Boris à moitié éveillé à ses côtés, elle posa une main sur son ventre. Et elle savait que c’était bien là, bien présent, bien réel. « Je ne peux pas lui faire ça » se dit-elle. Boris se mit à lui embrasser tendrement le cou. Puis, d’une main plus impatiente, il descendit le long de son buste, s’arrêtant sur son ventre. Se collant à elle, il lui souffla d’une voix langoureuse :
–  ça marchera peut-être cette fois-ci…
Et à cet instant précis, il lui sembla que le temps se figea. Elle se sentit cassée. Comme une machine qui refusait de fonctionner. Ce n’était pas du tout son intention, elle le savait, mais son sang se glaça. Ses doigts, ses pieds, son cœur n’étaient plus irrigués. Sans paraître trop agressive, elle se dégagea de sa prise et se leva. Boris, ses yeux bleus la fixant avec incompréhension, lui demanda ce qui n’allait pas. Impossible de croiser son regard. Il devinerait instantanément que quelque chose n’allait pas. Elle prétexta une envie pressante et surtout, une envie de prendre un bain qu’elle fit couler en arrivant dans la salle de bain. En s’asseyant sur la cuvette, elle prit sa tête entre ses mains. Réfléchissant à comment gérer cette situation désastreuse. Comment lui dire? Comment ne pas lui dire ? Comment ne pas le faire souffrir ? Elle se releva, attacha ses cheveux avec un élastique qui trainait sur le bord du lavabo puis se passa frénétiquement de l’eau sur son visage déjà glacé. Elle ne parvenait pas à se réchauffer. Elle entendit le plancher grincer derrière la porte. Elle retint sa respiration, sans se retourner, les yeux rivés au sol. Boris entra et s’approcha doucement d’elle. Il n’y avait que sa respiration saccadée, la moiteur de l’air, sa respiration chaude à lui qui balayait sa nuque dégagée. Il l’encercla de ses bras, la berçant doucement. Et, d’une main ferme, il remonta sa nuisette. Elle l’arrêta avant qu’il ne puisse y balader sa main. Vexé, Boris recula, sourcils froncés. rain 9Elle l’ignora et entra dans son bain qui continuait de couler, sa nuisette sur le dos. Etonné, Boris s’accroupit au bord du bain pendant qu’elle ramena ses jambes vers elle. On n’entendait que l’eau chaude qui continuait à se déverser de manière puissante. Boris passa un doigt sur le visage de Kima, l’interrogeant en silence. Elle évita tant bien que mal de croiser son regard. Les larmes lui montaient aux yeux et vinrent à nouveau lui piquer le nez lorsqu’elle essaya de les réprimer. Boris tourna le robinet pour arrêter l’eau, et les mots jaillirent de la bouche de Kima. Des mots douloureux qu’elle ne pensait pas prononcer un jour avec lui. Quelque chose qui règlerait tout avec une douleur moindre. Boris s’assit par terre, l’air hébété. Et, dans un état second, elle s’entendit le lui cracher au visage, les répétant encore et encore comme pour s’assurer que ce soit bien ancré:
–    Je te quitte. Je te quitte. Je te quitte.
Elle osa un regard vers lui et ce qu’elle lisait désormais sur son visage lui tordit le ventre. Elle en eut la nausée. Si fort qu’elle se précipita hors du bain, bousculant Boris au passage et atteignit à temps les toilettes. Elle y cracha le peu de nourriture qu’elle avait avalée depuis la veille. Lorsqu’elle tira la chasse et releva la tête, Boris était toujours assis et la regardait étrangement. Et le mensonge le plus lâche lui vint à l’esprit :
–   Je ne t’aime plus.
–   Je ne te crois pas, répondit-il.
Il se releva et attrapa une serviette de bain qu’il lui tendit. Mais, il ne l’avait pas entendu ou quoi ? Elle venait de l’assener de deux coups de couteau dans le cœur et le voilà qui lui tend une serviette. Elle la prit et se mit debout à son tour en s’essuyant la bouche.
–  Pourquoi ? Lui demanda-t-il.
Ah, ça elle n’y avait pas pensé dans son élan. Elle voulu lui passer devant pour quitter la pièce mais il l’attrapa par le bras. Elle connaissait sa force et savait qu’il n’y avait rien qu’elle ne puisse faire. Si, elle aurait pu crier, s’énerver, se débattre mais elle ne le connaissait que trop bien. Il ne lui ferait pas de mal pour autant mais inutile de perdre son énergie dans une bataille perdue d’avance. Il la ramena devant lui et lui fit lever le menton pour la regarder droit dans les yeux. C’était déjà le bazar le plus complet dans sa tête, mais maintenant, c’était une véritable jungle. Elle se mit à sangloter, tombant à genoux au sol. Boris s’agenouilla avec elle et la prit dans ses bras. Il lui semblait qu’il la serrait si fort qu’il pouvait la casser en deux. Ils restèrent ainsi pendant ce qui semblait une éternité. Pourtant, lorsqu’il la releva pour la remettre dans le bain, l’eau était encore chaude. Elle ramena ses jambes sur elle à nouveau pendant qu’il lui passait de l’eau sur le visage pour éviter que ses larmes ne dessèchent trop sa peau. Il était si délicat sous ses airs d’ours. Elle le regarda mais n’arrivait pas à émettre le moindre son. Boris se leva, se débarrassa de son caleçon et de son t-shirt sous les yeux de la jeune femme. Il entra dans la baignoire pour s’assoir derrière elle. Il étendit ses jambes comme il pouvait et l’attira contre son torse, l’entourant de ses bras. Kima se laissa aller contre lui. C’était là, le seul endroit au monde où elle se sentait bien, protégée et forte à la fois. Peau contre peau. Les mots ne sortaient toujours pas, coincée dans le creux de son bas-ventre, la torturant. Ils restèrent ainsi jusqu’à ce que l’eau refroidisse. Si elle ne voulait garder qu’un instant de ces dernières semaines, ce serait celui-ci. Elle le figerait pour pouvoir l’encadrer dans sa mémoire. Quelque chose qu’elle aurait avec elle et en elle pour toujours, jusqu’au bout. Et quand-bien même son corps la laisserait tomber, elle aurait cette pensée.
C’était ridicule. Il n’avait pas cru à sa rupture une seconde.
–   Je suis malade…
Son cœur se mit à battre fort tandis qu’elle sentait l’adrénaline monter. Allongée sur son torse, dos à lui, elle ne pouvait voir son visage, son regard, sa réaction mais elle le sentait parfaitement. Elle sentait son cœur manquer un battement, son corps se figer puis elle sentit son souffle sur son crâne une fois qu’il s’était remis à respirer. Elle reprit :
–   J’ai…
Impossible de terminer cette phrase. Ça rendait les choses beaucoup trop réelles. Ça l’était déjà suffisamment comme ça.
–  Je vais avoir besoin de chimio… dit-elle en se rasseyant dans le bain.
Elle se sentit faiblir tout à coup. Ses jambes repliées sur elle se mirent à trembler. Elle se demanda si c’était dû à l’émotion ou à l’eau devenue froide.
Boris ne répondit pas. Elle se retourna de trois quart. Il ne la regardait même pas. Sa mâchoire se crispa. En une fraction de seconde, elle le vit passer du désespoir à la colère. Il l’attrapa pour la rallonger contre lui. Ses mains se tordirent lorsqu’il la serra plus fort contre lui. Elle frissonna et éclata en larmes lorsqu’il posa ses lèvres contre son crâne. Elle s’extirpa de ses bras et se replia sur ses genoux. Elle soupira. Le désespoir. La colère. Le chagrin.
Ils restèrent ainsi le temps que Boris assimile la nouvelle. C’en fut trop. Il sortit de l’eau et quitta la salle de bain sans même se sécher, laissant Kima remplir le bain de ses larmes.
Laissant l’eau s’égoutter de son corps tremblant de rage, il enfila un jogging et sorti par la véranda. Il senti l’herbe mouillé par la rosé du matin sous ses pieds nus tandis qu’il avançait vers le bois derrière leur maison. Les oiseaux piaillaient dans le silence du matin. rain 4Le vent soufflait doucement, lui ébouriffant légèrement les cheveux. Le regard humide, il s’accroupit et posa ses mains sur son visage, comme pour se protéger du regard du bois. Plus il retenait ses gouttes salés, plus il en tremblait, incapable de mettre de l’ordre dans ses idées. Il hurla de rage tout en se relevant. Le corps tendu et frissonnant, il fonça droit sur son sac de boxe qui pendait d’une branche d’un chêne pour y déverser toute sa rage. Car ce n’était même plus de la colère. C’était bien plus fort que ça. On leur retirait une partie de leur avenir et ça, c’en était trop. En le regardant taper dans ce sac, Kima se demanda un court instant s’il tapait le nombre de jours où ils avaient essayé de concevoir un enfant, s’il tapait les 788 jours durant lesquels ils avaient gardé espoir, se croyant invincibles. Pensant que la stérilité, la maladie, les difficultés n’appartenaient qu’aux autres. Pourquoi devaient-ils en passer par là ? Pourquoi une nouvelle épreuve ? La mort n’avait-elle pas déjà laissé assez de chagrin lors de son dernier passage ? Kima le regardait, son cœur se serrant au fur et à mesure qu’il poussait des cris de colère. Elle s’avança vers lui et posa une main sur son épaule. Ce dernier se retourna en hurlant. Leurs yeux se croisèrent, torturés de vieux démons qui hantaient encore leur présent. Il ne suffit que d’une seconde pour que la vie bascule. Une seconde.

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R.Mc

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