La Vipère

Assise dans son canapé, une limonade à la main, dans l’autre le dernier Nicholas Evans, Tara leva un sourcil lorsque son téléphone vibra. Un texto de sa sœur aînée, Isis, qui lui proposait de la rejoindre au parc pour faire une petite bronzette. Elle réfléchit, écoutant sa limonade pétiller. C’est vrai qu’il faisait bon et le soleil inondait son petit salon. Elle regarda son téléphone puis son livre, cherchant désespérément une réponse dans l’un des deux objets. Elle détestait prendre une décision, ça l’angoissait. books 5Elle avait l’impression qu’elle perdait des deux côtés ou avait peur de décevoir. Deux bonnes minutes s’étaient écoulées lorsque Tara se décida de lire son livre. Faire en fonction de son envie et ne pas s’inquiéter de vexer sa sœur. Mais celle-ci la fit culpabiliser : elle repartait bientôt en voyage d’affaire et elle voulait absolument consacrer du temps à sa petite sœur chérie… Tara poussa un profond soupir. Elle avait beau aimer sa sœur, il était hors de question qu’elle la voit aujourd’hui. Ce n’est pas qu’elle la boudait, mais c’était juste qu’elle voulait faire ce qu’elle voulait, ELLE, pour une fois. Lorsqu’elle répondit qu’elles pouvaient se voir à son retour, sa sœur insista de nouveau. Tara fit la moue et rangea son livre en soupirant. Pourquoi fallait-il toujours que les autres gagnent avec elle? En même temps, si sa sœur insistait autant, peut-être avait-elle besoin d’elle aujourd’hui? Elle s’habilla en vitesse et fila la rejoindre au parc, essayant de se convaincre que l’air et le soleil lui feraient le plus grand bien.
En route, elle se demanda pourquoi et comment elle arrivait toujours à se laisser influencer de la sorte. Ça avait toujours été comme ça: sa grande sœur lui ordonnait quoi faire lorsqu’elles étaient petites et ça continuait encore maintenant qu’elles approchaient la trentaine. Et quand elle lui en parlait, Isis ne voyait pas du tout de quoi elle parlait, s’excusant sans réellement se remettre en question, ce qui avait le don d’énerver Tara. « Bon sang, tu n’as aucun caractère! » se lamentait-elle. Elle avait du caractère, et même un sale caractère auprès des hommes, des collègues qui la cherchaient un peu trop mais jamais envers ses amies proches et sa sœur qui faisaient toujours ce qu’elles voulaient d’elle.
Plus elle marchait, plus son ventre se crispait. Elle avait toujours cette petite boule au ventre lorsqu’elle était sur le point de voir sa sœur, comme si elle savait à quoi s’attendre. Elle était sure de pouvoir réciter ses questions dans le bon ordre. Elle commencerait par lui demander comment elle allait, si elle dormait bien, ce qui était tout à fait adorable de sa part mais sur un ton faussement intéressé. Puis elle demanderait comment se passe son travail. Et c’est après que ça se complique… Elle prit une profonde inspiration en arborant le bois et se dirigea vers l’endroit où elles s’asseyaient toujours. Isis, allongée sur le dos sur un grand plaid, des lunettes mouches lui recouvrant les trois quart du visage ne bougea pas d’un pouce lorsque Tara lui fit de l’ombre pour signifier sa présence. Elle se contenta de sourire et de lui demander comment elle allait. Tara s’assit à côté d’elle et tenta de répondre le plus naturellement du monde que tout allait bien, se gardant de lui montrer sa réserve. Assise en tailleur, elle regarda l’étang face à elle et les enfants qui s’amusaient autour. Le parc était bondé en ce dimanche après-midi ensoleillé.
– Ta semaine s’est bien passée? Commença Isis.
Ça y’est, c’est parti.
– Et la tienne? Répondit Tara du tac au tac.
– Tu n’as pas répondu.
– Toi non plus.
Elles se toisèrent un instant. Puis Isis revint à la charge en reposant sa tête sur le plaid.
– Comment s’est passé le boulot?
Tara inspira et lui expliqua qu’elle avait eu une semaine chargée.
– Ah bon? Mais… tu as fait quoi exactement?
Voilà, on y arrive. Elle semblait ne pas comprendre le fait que sa cadette soit « juste » Assistante Manager dans un magasin de luxe. Ce n’était pas le boulot de ses rêves, Tara le détestait ce job qui freinait tant sa liberté mais sa soeur n’avait pas besoin d’en rajouter comme ça, comme si elle ne comprenait meme pas l’importance de ce poste. Poste minable à ses yeux. Tara lui expliqua qu’elle avait dû essuyer des plaintes de certains clients, qu’elle recevait des coups de pressions par sa responsable et qu’elle avait du gérer diverses commandes. Tout ceci devant l’air désintéressé d’Isis. Tara se tut. 3Le vent lui souffla dans le cou et lui chatouilla le crane. Maintenant avec ses cheveux courts, tout était intensifié. Ce qu’elle préférait: le jet de la douche sur son crâne, un délice. Isis n’ouvrit pas la bouche, se contentant de jouer les poupées Barbies sur son plaid. Un groupe de jeunes hommes se mirent à jouer au foot tranquillement, ce qui avait le don d’attiser la curiosité d’Isis. Tara se demanda, comme à chaque fois, ce qu’elle fichait là. Elle savait que ce n’était qu’une question de secondes avant que sa sœur ne lui parle de son sujet favori lorsqu’elle retroussait ses lèvres de la sorte. Ce qui avait le don de l’énerver.
– Et avec Julien? Tout se passe bien?
Tara la soupçonnait de prendre un malin plaisir à la torturer. Isis le savait très bien que tout ne se passait pas bien. Parce que, évidemment, comme une gourde, Tara se confiait parfois à son ainée. La croyant capable de l’écouter sans jugement et de la soutenir.
– Je n’ai pas envie d’en parler, répondit-elle.
Isis releva la tete et lui jeta un regard insaisissable par-dessus ses lunettes mouches puis s’assit pour faire face à sa sœur. Elle remonta ses lunettes sur le sommet de son crâne, prit la main de sa cadette et lui caressa la joue. « Ne craque pas » se dit Tara. Isis lui donna un regard lourd. Tara soupira. C’était foutu, elle finissait toujours par se faire avoir.
–    Je ne sais toujours pas où l’on en est… fini-t-elle par avouer.
–    Ce n’est pas étonnant, vu votre relation instable.
–    Oui et bien ce n’est pas le plus difficile en ce moment. Ce qui me mine vraiment, c’est le boulot.
Isis se tut et lui lâcha la main, feignant de l’écouter tandis que son regard passait d’un homme à un autre dans ce coin de verdure. Et ces derniers semblaient l’avoir remarqué…
–    Je pense quitter mon job, conclut Tara qui avait continué dans son monologue effréné.
C’est souvent ce qu’elle se reprochait : lorsqu’elle ouvrait la bouche, elle ne semblait pas pouvoir s’arrêter, déversant tout ses états d’âmes.
–    Et tu comptes payer le loyer comment si tu quittes ce boulot ?
–    Je trouverai un nouveau job.
–    Parce que tu penses pouvoir trouver en un claquement de doigts ?
« Oui », pensa Tara. Elle n’avait jamais eu de soucis pour trouver du travail. Elle n’était jamais restée plus de deux semaines sans rien entre les mains. Elle ne se faisait vraiment aucun soucis pour ça mais le fait que sa sœur la pense stupide de quitter son travail pour faire autre chose qui la rendrait plus heureuse la blessait.
–    Et qui dit que Julien voudra encore de toi si tu n’as plus d’argent ?
Tara se mordit la lèvre. Elle brûlait d’envie de lui dire d’aller se faire voir mais elle savait très bien qu’Isis retournerait la situation contre elle. Comme quoi c’était elle qui avait voulu en discuter, elle qui souhaitait se confier. Qu’elle ne devait plus lui demander conseil si elle ne voulait plus avoir son avis… Sauf qu’Isis  ne se rendait pas compte de la différence entre le fait de demander conseil et la demande de l’écoute. Tara ne lui avait jamais demandé conseil. Elle cherchait juste à se confier lorsque les choses devenaient trop lourdes. Elle n’arrivait plus à communiquer comme avant avec Julien et elle n’avait pas réellement d’amis qui pouvaient la comprendre.
–    Tu serais mieux sans lui tu sais ?
Arh ! Comme elle détestait qu’Isis lui parle de la sorte. Elle se retenait de lui exploser au visage en lui criant des injures. Elle se mordit la langue et pris une profonde inspiration.
–    Isis, c’est de mon fiancé dont tu parles. Pourquoi ne l’aimes-tu pas ?
–    Ce n’est pas que je ne l’aime pas, je le trouve juste un peu mou.
–    Il est stable et ça me fait du bien.
–    Votre relation est tout sauf stable, dit Isis en ricanant presque.
Tara sentit un pincement au nez lorsqu’elle sentit ses larmes monter. Des larmes de colère. Elle essaya de contenir sa rage et de paraître détachée.
–    Il me rend heureuse. C’est juste un passage à vide, on ne va pas se séparer, répondit-elle calmement.
–    Si tu le dis.
–    Je le dis.
Ses derniers mots étaient sortis agressivement. Elles se toisèrent, Isis la défiant du regard. Le ballon de foot des hommes roulèrent jusqu’à elles. Isis s’en empara en souriant, attendant que l’un des hommes vienne le récupérer. Elle lui fit les yeux doux et lui fit promettre de l’inviter à boire un verre si le ballon roulait de nouveau jusqu’à elle. Le sourire et la démarche assuré du jeune homme laissa clairement comprendre ses intentions prochaines. Pas moins d’une minute plus tard, comme par hasard, le ballon arriva de nouveau sur son plaide. Elle se mit à rire faussement lorsqu’il lui demanda son numéro de téléphone. Tout ceci sous le regard médusé de Tara, très mal à l’aise.
Isis finit par se rallonger sur le plaid en remettant ses lunettes de soleil. Le silence s’alourdit davantage durant quelques minutes. Tara hésita à se lever et la quitter mais Isis ouvrit la bouche.
–    Tu sais, j’en connais des hommes qui te rendraient plus heureuse encore. Surtout au lit.
Incrédule, Tara ne su pas quoi répondre pendant quelques secondes.
–    Tiens, le banquier que je me suis fait la semaine dernière ? Un Prince ! Si tu veux, je te donne son numéro de téléphone, continua sa sœur dans sa lancée.
–    Je ne suis pas comme toi Isis, répondit-elle dégoutée par ce que venait de lui proposer sa sœur.
Elle trouvait ça même dérangeant. Isis éclata d’un rire grinçant.
–    Ma pauvre petite sœur, tu crois vraiment tout ce qu’on te dit, hein ? Tu es beaucoup trop naïve. C’est peut-être ça qui casse ton couple.
Comment pouvait-elle croire qu’elle la connaissait réellement ? Elle savait très bien quelle image elle dégageait: .16la fille naïve qui croit tout ce qu’on lui dit. Celle qui ne comprend rien à rien, qui n’a aucune confiance en elle, qui n’a aucun caractère. Sauf que ce n’était pas elle. Ce n’était qu’une image. Pourquoi dégageait-elle cette image, elle n’en avait pas la moindre idée. Tout ce qu’elle savait c’est qu’elle se retenait trop de dire les choses. D’ailleurs, elle ne comprenait pas pourquoi elle se retenait tant de dire les choses avec sa sœur et quelques unes de ses « amies » alors qu’elle ne prenait aucune pincette pour dire ce qu’elle pensait à Julien ou même ses collègues. Une sorte de double personnalité presque…
–    Tu devrais te réveiller un peu, Tara. On ne vit pas dans le monde des Bisounours.
–    Tu m’emmerdes.
Isis se releva d’un bond, surprise de ce qu’elle venait d’entendre. Elle baissa doucement ses lunettes et scruta sa sœur qui ne détourna pas les yeux. D’ailleurs, elle répéta même, au cas où Isis doutait de son audition.
–    Tu m’emmerdes. Tu m’emmerdes à me juger tout le temps, à penser que tu sais mieux que moi comment je devrais gérer ma vie.
Abasourdie, Isis ne pipa mot, se contentant d’un demi-sourire incrédule.
–    Tu trompes ton mec à tout va pendant tes voyages d’affaires, tu vis une relation amoureuse complètement fausse mais tu te permets de me dire à moi que j’ai une vie de merde ? Va te faire voir!
Sur ces mots, Tara se leva et quitta le parc sans se retourner. Elle amena son corps tout tremblant jusqu’à l’arrêt du tram le plus proche. Elle n’avait plus d’énergie pour rentrer à pied. Pendant quelques secondes, elle était si fière d’elle. C’était même complètement fou. Puis, la réalité la frappa au visage. « Qu’est-ce que j’ai fait?! ». Elle avait répondu à sa sœur, elle lui avait dit ce qu’elle pensait, lui balançant au visage ce qu’elle était réellement : fausse. Son cœur se mit à battre de plus belle en montant dans le tram. Elle se posa sur un siège et réfléchit à ce qui venait de se passer. Elle était sûre qu’elle en entendrait parler par sa mère. Isis était loin d’être une faible, au contraire, mais elle n’hésiterait pas à faire passer sa petite sœur pour la méchante, elle qui essayait juste de « l’aider« . Ah la punaise, la vipère! Elle fera tout pour parvenir à ses fins le plus sournoisement possible. 68Si seulement c’était une amie, Tara aurait pu effacer son numéro de téléphone, l’effacer de Facebook, de Twitter, de Gmail. Elle aurait pu faire comme si elle n’existait plus. Sauf que c’était sa sœur. Sa grande sœur. Et qu’aux yeux de ses parents, c’était la meilleure, la vraie, la sincère, la sensible, la talentueuse incomprise. Et Tara n’était que le vilain petit canard. Elle n’avait qu’une envie, appeler Julien pour lui raconter ce qui venait de se passer… mais elle se retint. Ils n’en étaient plus réellement là dans leur relation. Pendant un court instant, elle se demanda ce qui la retenait ici, dans cette ville, dans cette vie. Ses amies n’étaient pas de vraies amies, sa sœur n’était qu’une vipère, son fiancé allait sûrement la quitter et son boulot l’emmerdait…
En arrivant chez elle, elle retrouva Julien qui cherchait des glaçons dans le congélateur. Dans ses yeux, elle vit qu’il comprit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Il s’empressa de la prendre dans ses bras. Surprise par cet élan de tendresse qui avait été absent pendant de longues semaines, elle se laissa aller, comprenant que si elle voulait aller de l’avant avec lui, dans sa vie, il allait falloir couper des liens indésirables…

R.Mc

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