Ancrée

La chaleur les étouffait. Vêtus de noir, tous avaient les traits tirés. Certaines se servaient de leur éventail, D’autres se passaient des mouchoirs sur le visage et dans le cou. Nayen les avait à peine observés lorsqu’ils étaient arrivés. Elle était si loin, perdue dans ses pensées dans un ailleurs. En fait, elle n’était nulle part. Comme figée. Figée dans un monde qui n’existait plus. Ses pieds semblaient s’enfoncer dans l’herbe sec et dur qui entourait l’espace ou allait « reposer pour l’éternité » son mari. Et elle? Où pouvait-elle reposer? De loin, on sentait le sel de la mer. fleurUn vent léger le déposait délicatement sur les lèvres des convives. Nayen risqua un regard vers sa belle-famille qu’elle aimait tant. Seuls les hommes semblaient maîtriser leur émotion. Sa belle-mère et ses belles-sœurs ne s’arrêtaient pas de pleurer. Lorsque les frères de son mari se mirent à jeter de la terre sur le cercueil qui descendait dans le sol, elle senti qu’on lui agrippait le bras. Sabine, la plus jeune de ses belles-sœurs le lui serrait si fort qu’elle donnait l’impression qu’elle risquait de défaillir d’un instant à l’autre. Lorsque le cercueil arriva au point où Nayen ne pouvait presque plus le voir, ç’en fut trop. Celle-ci se dégagea de l’emprise de Sabine et quitta le cimetière sous les yeux médusés de la foule. Elle courut. Elle courut aussi vite qu’elle le pouvait. Elle courut jusqu’aux collines. Derrière, il y avait la mer. Elle avait besoin d’air et d’eau. De se sentir en vie, de ne plus sentir la mort. Elle retira ses chaussures qu’elle jeta loin d’elle. Vite, sortir de ces vêtements, sortir de ce deuil. Elle fit voler son chapeau pendant sa course, laissant ses cheveux enfin respirer, rafraîchissant les quelques gouttes de sueur qui avaient perlés sur ses tempes. Elle escalada les dunes de sable qui menaient à la mer sans savoir que ces deux meilleurs amis s’étaient lancés à sa poursuite. En haut de la dune, une mer ensoleillée. Pas de nuage. Un ciel aussi pur et lisse que l’air qu’elle respirait. Le vent lui ébouriffa les cheveux. Elle leva les bras en l’air et dévala la pente vers cette mer qui n’attendait qu’elle. La plage, déserte, se laissa violer son sable par les pieds nus de la jeune femme. Wind 1Cette dernière ne cessa de courir et retira cette horrible robe noire qui l’encombrait, qui l’étouffait bien plus que ne le faisait la chaleur. Le soleil tapait fort. En sous-vêtement, elle pénétra la mer. Les vagues, tièdes, vinrent s’écraser contre ses jambes. Au loin, Alban et Zina l’appelaient mais avec le bruit du vent et des vagues, elle ne les entendit pas. Elle avança dans l’eau jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol sablé. Elle se laissa ensuite flotter, espérant ainsi dériver au loin. Au plus loin des loins. Enfin elle se sentait libre. Elle eut la sensation de noyer son corps et de dessécher son esprit. En laissant le courant la porter où bon lui semblait, elle ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi. Pourquoi lui? Pourquoi elle? La mort ne pouvait-elle cesser ses caprices? Elle lui avait déjà volé sa mère, pourquoi lui fallait-il aussi l’homme de sa vie? Elle ferma les yeux. En regardant le soleil sous ses paupières, le visage d’Ian lui apparut. L’eau scintillait sur sa peau découverte. Elle n’avait ni chaud, ni froid. Pour la première fois depuis des jours, elle se sentait bien. Elle revoyait Ian, l’autre matin. Il était grognon car il n’avait pas encore pris son café. Les cheveux ébouriffés, il s’habillait à la vitesse de l’éclair: il était encore en retard. Elle lui avait sauté dessus pour le recouvrir de baisers mais il continua de grogner. Il l’embrassa néanmoins passionnément. C’était leur truc: jamais se quitter sans un baiser car il pourrait être le dernier. C’était peu dire. Elle l’entendait encore. Elle l’entendait lui susurrer des mots doux. Lui dire à quel point elle était belle tous les jours. 46Elle le voyait… Comment pouvait-il être mort si elle le voyait ? Elle le voyait se déplacer de la cuisine à la chambre. Elle le voyait enfiler ses chaussettes avant d’avoir mis son t-shirt. Elle le voyait lui tenir la main. Elle sentait encore ses lèvres sur les siennes. Sa peau contre sa peau. Mais elle ne sentit pas son souffle se mélanger au sien. Mais plus rien importait. Elle resterait ancrée. Ancrée dans son passé, dans sa réalité. Ancrée à lui. À Ian. Au futur qu’ils étaient supposés avoir. Rien ne pouvait plus exister en dehors des souvenirs qu’elle avait avec lui. Le ciel avait beau être dégagé, elle ne s’était jamais autant approchée de l’obscurité. Cette noirceur qui coulait à présent dans ses veines. Cette douleur qu’elle n’arrivait pas à faire taire. Alors que Nayen sentit l’eau se refermer sur son visage et sa respiration se bloquer, elle se dit que la sensation n’était pas si terrible. Elle avait cessé de respirer depuis des jours déjà. Ça ne changeait pas grand-chose au final. Enfin, pendant les premières secondes du moins. Une sensation de compression la saisit par surprise. En une fraction de seconde, elle avait la tête hors de l’eau. Elle n’eut pas le temps d’assimiler ce qui se passait autour d’elle qu’Alban la tirait déjà vers la plage. Nayen toussa et se laissa faire. Une fois qu’ils avaient pieds, Alban la porta et la ramena sur la terre ferme. Zina était au bord de l’eau, la robe de son amie entre ses mains. Assise, la tête entre ses jambes, Nayen recouvrait ses esprits. Zina s’assit près d’elle et la pris dans ses bras. Et pour la première fois depuis des jours, Nayen se laissa aller au chagrin qui la dévastait. À cette douleur ardente, cette brûlure foudroyante qui lui prenait aux tripes. La perte, le vide, le néant. Et la route serait longue.

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